L’épinoche urine pour s’imposer ?

Un monument de l’enseignement en éthologie passe à coté d’un signal crucial… parce que chimique !

Dans une News de Science intitulée en référence très irrévérencieuse à Shakespeare « To pee or not to pee », Blois, M. (2017) rapporte une recherche de Bayani, D.-M., Taborsky, M., & Frommen, J. G. (2017) qui montre que chez certains cichlidés l’urine émise joue un rôle décisif dans le comportement de combat ritualisé entre mâles. Le très classique comportement de cour chez l’épinoche est-il à revoir ?

Certains des signaux que les animaux utilisent pour communiquer sont aisément perceptibles par les humains. Les oiseaux chantent, les lions rugissent. Mais il y a toute une catégorie de signaux dans le monde naturel que les humains remarquent rarement.
Bayani, et al. (2017) ont ainsi montré qu’une espèce de cichlidé utilise l’urine pour envoyer des signaux chimiques à des rivaux lors de combats ritualisé. L’équipe a séparé les gros poissons des petits poissons avec une cloison transparente. La moitié des cloisons contenait des trous pour permettre à l’eau de circuler.


Fig 2:  Bayani, et al. (2017) ont séparé les gros poissons des petits poissons avec un diviseur transparent. La moitié des séparateurs contenait des trous pour permettre à l’eau de circuler.. [img]. Source : Bayani, et al. (2017)

Les scientifiques ont alors injecté aux poissons un colorant (photo), qui colore leur urine en bleu vif.


Fig 3: Les scientifiques ont injecté aux poissons un colorant, qui colore leur urine en bleu vif. [img]. Source :Blois, M. (2017)

Quand les animaux ont aperçu leurs congénères, ils ont soulevé leurs nageoires et se sont précipités vers la cloison puis ont émis des jets d’urine bleue. Ils ont également changé la façon dont ils ont uriné : Les poissons séparés par une cloison étanche ne pouvaient pas détecter l’urine de leur adversaire, et ils ont uriné encore plus. Sans les indices chimiques fournis par l’urine, les petits poissons ont souvent tenté d’attaquer leurs plus gros adversaires, rapporte l’équipe ce mois-ci dans Behavioral Ecology and Sociobiology. (Les membres Expériment@l-Tremplins peuvent obtenir ces articles…) intranet.pdf.


Fig 4:  Les petits poissons ont bien plus souvent eu un comportement agressif face aux gros lorsqu’un diviseur empêche l’urine de diffuser vers les congénères. [img]. Source : Bayani, et al. (2017)

Nous ne détectons probablement pas tout : seulement ce que nous voyons!

A cause des limites de nos propres systèmes sensoriels, les humains pourraient bien passer à coté d’autres signaux dans la communication entre les animaux, affirment les chercheurs. En plus des signaux chimiques, les animaux utilisent notamment des vibrations,  de l’électricité ou de la lumière ultraviolette pour communiquer. Les signaux visuels sont souvent plus facile à détecter, mais cette publication souligne l’importance de rechercher les autres formes de communication possibles.

Un monument ?

Le comportement de cour de l’épinoche est un très grand classique. Un incontournable : cf par exemple l’excellent cours d’éthologie du Pr. Maurer  (Ethologie.unige.ch).

Chevallard (2004) appelle monuments des savoirs « autrefois vivants mais dont les raisons d’être, les fonctions vitales ont cessé d’être comprises. Les savoirs enseignés ne produisent plus des connaissances vivantes dans les publics scolaires conviés à révérer les œuvres [...] que l’enseignement prodigué leur impose de « connaître » ».
Des exemples classiques que chacun reconnaitra sont le supposé « donneur universel» (Bio-Tremplins avril 2007) ou la prétendue carte des gouts sur la langue (cf. Bio-Tremplins oct. 2012). Le comportement de cour de l’épinoche va-t-il aussi se monumentaliser sans prendre en compte les nouveaux savoirs de recherche ?

Le combat des épinoches est-il chimique aussi?


Fig 6: Les deux mâles à l’abdomen rouge sont engagés dans un combat ritualisé qu’on a décrit en termes visuels seulement. Il pourrait bien y avoir une composante chimique qui nous a échappé.  [img]. Source : d’après  Time-Life : Behaviour

En fait il y pourrait bien y avoir un échange chimique de signaux indiquant la taille et déterminant la dominance chez l’épinoche ! Cela reste à démontrer ! Une idée de TM ou de TPE ?

Sûr que l’idée d’uriner pour s’imposer fera réagir les adolescents … de tous âges !

Références

  • Blois, M. (2017). Fish communicate through their urine. Science. https://doi.org/10.1126/science.aal0666
  • Bayani, D.-M., Taborsky, M., & Frommen, J. G. (2017). To pee or not to pee: urine signals mediate aggressive interactions in the cooperatively breeding cichlid Neolamprologus pulcher. Behavioral Ecology and Sociobiology, 71(2), 37. https://doi.org/10.1007/s00265-016-2260-6 | intranet.pdf
  • Chevallard, Y. (2004). Les TPE comme problème didactique Actes des  Journées de Didactique Comparée 2004, Ecole normale supérieure de Lyon.
  • Chevallard, Y. (1991). La transposition didactique. Du savoir savant au savoir enseigné (2e éd. revue et augmentée, 1985 lre ed.). Grenoble: La Pensée sauvage.
  • Maurer, R. (2014) Cours d’Ethologie Université de Genève,http://Ethologie.unige.ch
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