Zika : une épidémie de microcéphalie au Brésil ? Une réduction dans la tête des médias ?

Les médias évoquent Zika, au Brésil comme une épidémie. Des chiffres alarmistes et impressionnants sur les cas de microcéphalie, un éclairage centré sur le Brésil – où aura lieu un évènement footballistique bientôt, parait-il ;-) sont de nature à émouvoir les lecteurs et à augmenter l’audimat… Une news récente monter pourquoi il est difficile d’affirmer le lien entre le virus Zika considéré comme anodin jusqu’à récemment et les cas de microcéphalie. Une publication dans une revue médicale affirme ce lien et justifie les actions des autorités sanitaires. La différence entre les certitudes nécessaires en médecine – parce que conduisant à l’action -  et la prudence des affirmations scientifiques – complexes parce qu’elles cherchent à expliquer un monde qui est complexe sera discutée à la lumière des implications pour l’enseignement et face aux simplifications médiatiques.

Zika et microcéphalie… qu’en est-il vraiment ?

Une news récente (mars) dans Nature,  Butler, D. (2016) fait le point et renvoie sur des références plus approfondies qui pourront nourrir la curiosité des abonnés à Bio et Expériment@l-Tremplins  et les membres Expériment@l peuvent accéder à ce texte

A pediatrician measures the head              of a baby with microcephaly in Recife, Brazil. A reported              surge in cases has led researchers to hunt for a link to              Zika virus infection.
Fig 1: Les cas de microcéphalie sont difficiles à dénombrer [img] source C : MARIO TAMA/GETTY IMAGES

Jusqu’en octobre 2015, les rares scientifiques connaissant le virus  Zika l’auraient qualifié d’essentiellement sans danger : « mostly harmless » , rapporte Butler, D. (2016).

Il nous apprend que le virus est diffusé principalement par le moustique Aedes aegypti, qu’il ne cause aucun ou de très légers symptôme chez la plupart des personnes infectées. Mais à partir d’ octobre passé, une augmentation abrupte des nombres de cas de bébés nés avec une tête anormalement petite (microcéphalie) a été relevée au nord-est du  Brésil.  Une augmentation du nombre de cas de Zika s’étant produit quelques mois auparavant, de très nombreux chercheurs s’emploient à explorer les liens entre le virus et les lésions aux foetus.

Butler et al. indiquent que le ministère de la santé brésilien annonce 6’398 cas « suspectés »  de microcéphalie et/ou malformations du système nerveux central depuis novembre 2015. Cependant  2,197 ont été analysés de manière approfondie : on a pu confirmer 854 cas de microcéphalie, et dans 97 cas des tests de laboratoire ont confirmé un lien avec le virus Zika. Ces chiffres sont peut-être moins susceptible de faire une manchette…

Ce que tout cela signifie est à ce moment-là (mars) encore difficile à établir, en particulier parce que le Brésil n’a pas de statistiques fiables des taux habituels de ces affections permettant d’établir une comparaison. Il semble probable que les cas de microcéphalie n’ont pas tous été enregistrés : les chiffres disponibles indiquent seulement  147 cas en 2014 soit environ  0.5 cas pour 10,000 naissances, mais les  experts disent qu’on pourrait s’attendre à environ dix fois ce nombre sur la base des fréquences observées ailleurs.

Une autorité médicale (CDC) déclare formellement que le virus Zika virus cause la microcéphalie

Le US Centers for Disease Control and Prevention (CDC) déclare le 13 avril formellement que le virus Zika virus cause la microcéphalie en se basant sur une publication dans New England journal of Medicine (NEJM) (Rasmussen, S. A., et al. 2016). Les membres Expériment@l peuvent accéder à ce texte

On the basis of this review, we conclude that a causal relationship exists between prenatal Zika virus infection and microcephaly and other serious brain anomalies. Evidence that was used to support this causal relationship included Zika virus infection at times during prenatal development that were consistent with the defects observed; a specific, rare phenotype involving microcephaly and associated brain anomalies in fetuses or infants with presumed or confirmed congenital Zika virus infection; and data that strongly support biologic plausibility, including the identification of Zika virus in the brain tissue of affected fetuses and infants. (Rasmussen, S. A., et al. 2016)

Cette affirmation dans la  très médicale revue NEJM contraste avec la prudence de certains scientifiques, comme le dit Butler, D. (2016)  « Some scientists caution that the proof is not yet unequivocal, but that the CDC is justified in erring on the side of caution. »

Même Rasmussen et al. (2016), s’ils affirment que la causalité est suffisamment établie pour justifier une action contre Zika sont assez prudents :

However, many questions that are critical to our prevention efforts remain, including the spectrum of defects caused by prenatal Zika virus infection, the degree of relative and absolute risks of adverse outcomes among fetuses whose mothers were infected at different times during pregnancy, and factors that might affect a woman’s risk of adverse pregnancy or birth outcomes. (Rasmussen, S. A., et al. 2016). Les membres Expériment@l peuvent accéder à ce texte

Une médecine faite de certitudes nécessaires à l’action,
…une science où les affirmations sont prudentes quand les données ne sont pas indiscutables.

On voit bien dans ce casla  différence entre la médecine qui doit prendre position, transformer en décision les savoirs scientifiques, et la science où les affirmations ne sont pas plus certaines que les données et leur discussion ne le permettent.

J’entendais l’autre jour un collègue qui disait que « la science se contredit » parce que le traitement médical contre un cancer qu’a subi un proche  est maintenant abandonné. Il est très remonté parce qu’il a l’impression qu’on a donné un traitement inadapté à son parent – puisque maintenant on sait que ce traitement n’est pas le meilleur.

Or les médecins avaient bien du prendre une décision : transformer les incertitudes scientifiques en  organigramme qui conduit à une décision binaire : ce traitement est ou n’est pas prescrit. Comment leur en vouloir ?

Cette question rend parfois difficile le traitement en classe de biologie des questions de santé et de prévention… On risque d’y masquer certaines données puisqu’on cherche à modifier des comportements…

La différence est ici manifeste entre la médecine, la prévention – qui doit décider, convaincre d’agir ou de changer  – et l’enseignement de la science qui vise à rendre les élèves capables de comprendre le monde vivant dans les nuances et la complexité – au delà du sens commun.

Mais la science progresse justement parce qu’on discute les affirmations, parce que les certitudes sont (tôt ou tard et avec un mélange très humain de générosité et de turpitudes Latour, 2001) )  remises en question, et surtout parce qu’on accepte de penser avec des incertitudes : des modèles.

Accepter de travailler avec des modèles qui sont utilisables dans leur domaine de validité – mais qui seront remis en question, affinés un jour – est un compétence cruciale pour les scientifiques… (cf D5 Table 1 : Hounsell, 2002).Les membres Expériment@l peuvent accéder à ce texte

Le public -  en tous cas les médias le disent – veut de la simplicité… mais le monde est-il réellement simple ?

Comme si les choses dans ce monde étaient simplement vraies ou fausses, si le monde était noir ou blanc, les pays amis ou ennemis…

Accepter de penser avec des incertitudes n’est-il pas important aussi pour les citoyens ?  Les spécialistes parlent d’épistémologie sophistiquée (Bromme, R., 2008) pour une pensée qui accepte les incertitudes et les  points de vue, par opposition à une épistémologie naïve : une pensée dans laquelle les choses sont simplement vraies ou fausses et il y a des lieux où on apprend ce qui est vrai ( école, église, parti selon les cas).

….‘sophisticated’ epistemological beliefs [are] that knowledge in a specific domain is complex (e.g., consists of interrelated and inseparable pieces) and tentative (e.g., could be changed by scientific discovery).(Bromme, R., 2008)

Une réduction de tête pour nos élèves ?

« Prise de tête » … une expression qui écarte souvent toute pensée élaborée. Et maintient les élèves et les citoyens dans une épistémologie naïve. Prof A. Mauron avait bien montré la menace sur la démocratie que représentent cet éloge de l’ignorance dans son exposé Les idéologies antisciences aujourd’hui: un défi bioéthique et biopolitique.

Qui forme nos élèves à développer progressivement cette épistémologie sophistiquée ? Sûrement pas le 20 minutes.

Par ailleurs, un enseignement fait de certitudes et de vérités simples à apprendre n’est-il pas voué à disqualifier la science, l’école, les enseignants, le jour où les élèves découvrent que ce qu’on leur a appris n’est pas complètement juste et le monde est plus complexe ?  Quelle attitude avoir face à leur déception lorsque la recherche produit de nouvelles connaissances ? Lorsque cela changent profondément ce qu’on a pu enseigner (p. ex  ici ou ici ) ? Comment rectifier un enseignement passé qui avait été présenté comme définitif et vrai ?

Le risque d’une crise de confiance de la part des élèves et des parents est réel.

Jonassen (2003), dit que le péché intellectuel le plus grave qu’un enseignant puisse commettre est de simplifier les idées enseignées aux éleèves afin de faciliter leur transmission… Mais qui les prépare à affronter un monde qui est complexe ?

« The greatest intellectual sin that we educators commit is to oversimplify most ideas that we teach in order to make them more easily transmissible to learners. In addition to removing ideas from their natural contexts for teaching, we also strip ideas of their contextual cues and information and distill the idea to their « simplest » form so that students will more readily learn them. But what are they learning? That knowledge is divorced from reality, and that the world is a reliable and simple place.  But the world is not a reliable and simple place, and ideas rely on the contexts they occur in for meaning  » Jonassen, D. H. (2003) p.8

Un enseignement basé sur des modèles (hypothétiques, modifiables, de portée et de certitude limitée (Martinand (1996)) offre une piste…   par exemple : S’agit-il de croire en l’évolution ou savoir utiliser des modèles de l’évolution?

Dire que le modèle actuel du déterminisme génétique permet d’expliquer plus de situations que le modèle de Mendel, c’est accepter qu’il est pertinent dans certaines situation, que sa puissance explicative est bien plus grande que les modèles naïfs, mais qu’on en sait plus actuellement et que là ou il ne fonctionne pas il n’est pas faux, mais il faut recourir à un modèle plus complexe.

Avec ça on agrandit la tête des élèves, plutôt que d’être réducteur…

Et les autorités sanitaire sont en train d’agir conte une maladie qui est probablement un risque réel.

Références

  • Butler, D. (2016). Zika and birth defects: what we know and what we don’t. Nature. http://doi.org/10.1038/nature.2016.19596
  • Bromme, R., Pieschl, S., & Stahl, E. (2008). Epistemological beliefs are standards for adaptive learning: a functional theory about epistemological beliefs and metacognition. Metacognition and Learning, 7-26. doi: 10.1007/s11409-009-9053-5
  • Ce qu’est la pensée et la pratique de la biologie original traduction D. Hounsell, V. Mc Cune, « Teaching-Learning Environments in Undergraduate Biology: Initial Perspectives and Findings  » (Economic & Social Research Council, Department of Higher and Community Education, 2002).
  • Jonassen, D. H. (2003). Learning to Solve Problems with Technology: A Constructivist Perspective. Upper Saddle River NJ USA: Merrill Prentice Hall.
  • Latour, B., & Gille, D. (2001). L’espoir de Pandore: pour une version réaliste de l’activité scientifique: La Découverte, Paris.
  • Martinand, J. L. (1996). Introduction à la modélisation. Paper presented at the Actes du séminaire de didactique des disciplines technologiques., Cachan  Paris
  • Rasmussen, S. A., Jamieson, D. J., Honein, M. A., & Petersen, L. R. (2016). Zika Virus and Birth Defects — Reviewing the Evidence for Causality. New England Journal of Medicine. http://doi.org/10.1056/NEJMsr1604338

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Estelle Blanquet partage un article du Monde qui pourrait intéresser les lecteurs:

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