Il y aurait une science « pour filles » ?

Alors qu’un important projet  (Plan d’action mathématiques et sciences de la nature (MSN) ) se met en place à Genève, notamment pour améliorer l’enseignement des sciences et corriger le déséquilibre d’attractivité des sciences qui prive la science de nombreuses cervelles brillants juste parce qu’elles sont féminines,… une News récente dans Nature (Woolston, Chris. 2015). Pretty curious campaign draws criticism discute une campagne destinée à attirer les filles à la science.

Attirer les filles à la science, c’est montrer une science « pour filles »  ?

L’expression « pretty curious » est intraduisible : elle peut vouloir dire « drôlement curieuse » mais peut être aussi lue comme une association des termes jolie et curieuse.

La campagne montre des activités « science » pour les jeunes filles sur le thème de la maison connectée avec des LittleBits kits, des imprimantes 3-d, et des découpes laser.   » Getting hands-on with technology : Watch our video from the day, where teams of girls enjoyed creating innovative solutions with LittleBits kits. »

Fig 1: Extrait de la vidéo des activités Getting hands-on with technology choisi pour mettre en évidence les aspects « féminins »  Source EDFenergy.com pretty-curious

On peut voir ici un parallèle avec le mouvement « la main à la pâte  » initié par le prix noble de physique G. Charpak (1996)qui a connu un énorme succès en France.

Des modèles de scientifiques féminines pour que les filles s’identifient?

C’est notamment une vidéo centrée sur la curiosité qui anime 4 femmes présentées comme « role model » (modèles identificatoires) en sciences qui a fait réagir.
Elle présente 4 femmes qui expliquent pourquoi elles sont fascinées par ce qu’elle font en sciences et techniques

Fig 2: Trois extraits de la campagne « pretty-curious » choisis pour mettre en évidence les aspects « féminins »  Source EDFenergy.com pretty-curious

Isabelle Collet (Informaticienne d’origine, MER en sciences de l’éducation, spécialisée sur le genre et les science) précise qu’il  »est très difficile de trouver un niveau de représentation où d’identification fonctionne. Le mauvais exemple type, c’est Marie Curie : Grande dame du passé, héroïne mondiale, 2 prix nobel… totalement inaccessible pour l’imaginaire de la plupart des filles. Au contraire, Marie Curie semble dire : si tu es vraiment hors du commun, tu as une chance, mais si tu es une fille « normale », tu n’y arriveras pas parce que autour de moi, il n’y a aucune autre femme.

Produite par EDF Grande-Bretagne (cf la vidéo ici) cette campagne mérite quelques réflexions dans le cadre du projet  (Plan d’action mathématiques et sciences de la nature (MSN) ) qui se met en place à Genève, notamment pour améliorer l’enseignement des sciences et corriger le déséquilibre d’attractivité des sciences qui prive la science de nombreuses cervelles brillants juste parce qu’elles sont féminines,…

Mise en perspective : une science « pour filles » ?

Le problème est de créer artificiellement une science « pour les filles ». Isabelle Collet  dit :

« Le problème, c’est de genrer la science ou d’insinuer qu’il y a des femmes qui font de la science pour femme et des hommes qui font de la science pour homme, ce qui est accessoirement contre productif pour attirer des filles scientifiques »

Vouloir compenser une science trop « masculine » par une science « féminine » adopte une posture réactive : le problème n’est pas que la science soit « trop masculine » mais que la science soit perçue comme ayant un genre.  La science est (ok, devrait être, … cf p. ex (Latour 2001) mais nous parlons ici des compétences qu’on cherche à développer pour former des citoyens, pas du fonctionnement effectif de la science… qui est une autre question) affaire de méthodes de validation par l’expérience, la discussion critique des résultats à la lumière des méthodes, le débat à travers les publication et les conférences pour construire des modèles descriptifs,  explicatifs ou prédictifs de phénomènes naturels. ça n’est ni féminin ni masculin.
Isabelle Collet précise :

Ce discours est très anglo-saxons, de type « Mars et Vénus ».
Il semble dire que les hommes et les femmes « normaux » sont radicalement différents mais complémentaires.
Discours très dangereux, parce qu’il signifie qu’on acceptera les femmes en sciences uniquement si elles font la science autrement que les hommes. Surtout, n’oublions pas que la complémentarité n’est pas l’égalité : les femmes scientifiques font les cosmétiques, les hommes scientifiques inventent des énergies renouvelables ? c’est possiblement complémentaire, mais tout de même d’importances très inégales.

L’union européenne avait déjà réalisé une vidéo  qui allait même plus loin dans le genre « girly »

Isabelle collet précise que cette vidéo a déclenché un tel tollé chez les associations de femmes scientifiques qu’il a fallu la retirer.

(en revanche, d’autres vidéo, avec moins de moyens, mais bien plus maligne ont été produites dit-elle :  ICI un exemple)

Mise en perspective : qui a réalisé cette vidéo et pourquoi?

On ne peut s’empêcher de penser que  EDF Grande-Bretagne (cf leur site) poursuit plusieurs buts – parmi lesquels l’égalité des femmes, mais aussi la promotion de leur image… et finalement le choix des consommateurs ou de possibles employés.  EDF-Energy le dit : le nom a été choisi pour faire réagir, et faire parler de leur campagne.

« In a statement to Nature, EDF Energy said: “We knew the name would attract attention and chose it in order to raise awareness of the campaign.” The company also says that encouraging women and girls to enter STEM careers is a “critical issue for us” because the firm needs a “diverse, skilled workforce” and because the United Kingdom overall is facing a shortage of engineers. “Whether one likes the language or not [of the campaign’s name], the issue facing the UK is real, and we are determined to use our business to be part of the solution.”« 

Isabelle Collet commente ces propos

« Les propos d’EDF sont typique de la position de repli systématique quand on manque sa cible sur la question des femmes : nous voulions faire réagir (variante : nous faisions de l’humour). »

Par ailleurs, je suis d’accord, il y a des publicitaires qui cherchent le buzz pour le buzz : ‘faire parler de nous, quelque soit la raison, est une bonne chose, même si on nous dit que la campagne est scandaleuse.’ « 

Dans ce contexte la discussion de cette vidéo sur les réseaux sociaux est un formidable amplificateur de leur publicité : on parle de diffusion virale. Chaque internaute qui transfère à ses contacts une vidéo qui le fascine, le choque, l’enthousiasme est un vecteur de cette information. Cf  wikipedia : Marketing_viral
L’engineering social est la discipline qui essaye d’exploiter les enthousiasmes, mais surtout les indignations pour faire faire aux usages le travail de diffusion (exemple). On peut penser que cela n’avait pas échappé aux publicistes qui ont composé cette campagne pour EDF.

Mise en perspective : qu’est-ce qui pousse les gens à faire de la science ?

Dans la vidéo de l’union européenne l’image de la science est très « spectacle » : une science de couleurs qui changent, de hauts talons, …

Cette image de la science-spectacle « flashy »  qui est souvent véhiculée par la vulgarisation peut donner l’impression que la science serait superficielle, ce qui pourrait conduire certain-es-s parmi les meilleurs cerveaux vers d’autres études : celles et ceux qui veulent comprendre derrière les apparences ce qui se passe vraiment, aller en profondeur et ne pas se contenter des apparences. Il y a donc des initiatives destinées au grand public et des initiatives destinées à attirer les cerveaux qui sont les plus exigeant-e-s.
La curiosité est certainement une caractéristique de la science, mais aussi une ténacité et une exigence de comprendre « au-delà du sens commun » (Astolfi 2008)

Est-ce qu’une pub comme celle-là aurait convaincu Marie Curie, Rosalind Franklin, Claudie Haigneré (spationaute), Emmy Noether (maths), Fabiola Gianotti (direction de l’expérience « Boson » au CERN) ou encore la dernière Nobel de médecine : Youyou Yu  … 
Si nous perdons les plus exigeantes intellectuellement des filles parce qu’elles trouvent superficiel ce coté girly – comme image de leur profession … c’est dommage !

« Absolument, c’est là qu’on arrive à la partie contre productive.
Le but n’est pas d’attirer les femmes qui de toute façon n’ont pas envie de faire des sciences.  Il est bien plus réaliste de vouloir attirer les filles que les sciences peuvent tenter mais qui hésitent à faire le pas… Leur parler de rouge à lèvre aurait plutôt tendance à rendre la science frivole et peu importante, et donc bien moins attirante. Car, contrairement à ce qu’insinuent ces pub, toutes les filles ne sont pas girly ou plutôt toutes les filles ne sont pas exclusivement girly.

Être une scientifique qui réussit en sciences, est-ce que vraiment ça empêche d’être très femme dans sa vie privée ?

Sources

  • Astolfi, J.-P. (2008). La saveur des savoirs. Disciplines et plaisir d’apprendre. Paris: ESF.
  • Collet, I. (2014). Lutter contre l’influence du genre sur les orientations scientifiques et techniques : de grands progrès et depuis ? in. Sinigaglia, S. Enfance et genre. De la construction sociale des rapports de genre et ses conséquences, (p. 177-190), Nancy : Presse universitaire de Nancy.Preprint-intranet.pdf
  • Charpak, G. (1996). La main à la pâte: Flammarion.
  • Latour, B., & Gille, D. (2001). L’espoir de Pandore: pour une version réaliste de l’activité scientifique: La Découverte, Paris.
  • Woolston, Chris. 2015. « ‘Pretty curious’ campaign draws criticism ». Nature 526 (7572): 167‑167. doi:10.1038/526167a.
Cette entrée a été publiée dans Perspective sur les savoirs, avec comme mot(s)-clef(s) , , , , , . Vous pouvez la mettre en favoris avec ce permalien.

Les commentaires sont fermés.