Les oreilles grandissent toute la vie ?

On entend parfois dire que « les oreilles et le nez grandissent toute la vie ». (P. ex. ici ) On a même établi la vitesse  de cette croissance :
Taille de l’oreille [mm] = 55.9+0.22×age [années]. (Heathcote, J. A., 1995) (Les membres Expériment@l peuvent obtenir cet article)

Expériment@l a exploré pour vous quelques aspects de cette question et illustre une des caractéristiques de la démarche scientifique :

  • avant d’avoir exploré toutes les autres explications possibles une conclusion n’est pas très solide.

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Fig 1: De grandes oreilles en plastique sont utilisées pour des déguisements, mais ne sont pas généralement considérées comme esthétiques

Une étude récente (Niemitz, C., et al. 2007) (Les membres Expériment@l peuvent obtenir cet article) confirme pourtant bien cette croissance (cf fig. 2). Sur un échantillon assez grand (1448 personnes de 0 à 92 ans) ils ont fait 19’000 mesures, notamment de la plus grande longueur de l’oreille (cf figure 3 : mesure 1).

longueur oreilles
Fig 2: La grande longueur de l’oreille en fonction de l’âge des personnes (entre 30 et 90 ans)  [img] source Niemitz, C., (2007)

On voit bien sur la figure 2 que la longueur de l’oreille augmente avec l’âge des personnes étudiées.

mesures de l'oreille
Fig 3: La plus grande longueur de l’oreille est la mesure 1. Source Niemitz, C., (2007)

Avec un article sérieux comme celui-là, on pourrait penser que la question est close …

« C’est quand même pas faux donc ça doit être vrai, non ?  « 

Les lecteurs de 20 minutes et de certains partis adopteraient sans doute cette position !
Pourtant une discussion de cette question (madscientist.org) met en lumière un certain nombre de vérifications à faire avant de se précipiter vers une conclusion.
Et peut-être l’idée que les choses puissent être simplement vraies ou fausses est un obstacle à la compréhension de ces observations, nous y reviendrons à la fin.

Tout d’abord leurs mesures sont établies sur la base d’une étude transversale et ne discute pas un certain nombre de biais possibles que nous allons explorer à titre d’exemple assez parlant.

Notons d’abord que deux types d’études des effets liés à l’âge donnent des résultats différents :

« les gens plus âgés ont des oreilles plus grandes » (en somme un constat du passé)

n’est pas la même chose que

« les oreilles grandissent avec l’âge » (une prédiction du futur )

  • étude longitudinale : tout au long de la vie  d’une population de personnes précises : une cohorte ( étudie depuis leur naissance les mêmes personnes et l’étude de gens de 80 ans doit avoir suivi depuis 1934 ces mêmes personnes et les avoir observés en 1944 à 10 ans en 1954 à 20 ans etc.)
  • étude transversale des gens de différents âges (on étudie en 2014 les gens qui ont 10 ans, 20 ans , 30 ans etc. mais ceux de 80ans sont nés en 1934 et ont vécu des époques différentes de ceux de 50 ans nés en 1964 p. ex.)on ne sait pas si ceux qui ont 50 ans maintenant seront dans 30 ans comme ceux qui ont 80 ans maintenant.

Pourquoi la conclusion évidente n’est pas automatiquement vraie… quelques pistes :

La science c’est porter un regard sur le monde qui va « au-delà du sens commun » (Astolfi, 2008) et en nous inspirant d’un site qui incite à un regard critique,  Madscientist.org, nous devons d’abord voir s’il est possible d’éliminer les autres explications possibles et les autres biais qui pourraient expliquer cette mesure.

  • 1 Des ans l’irréparable outrage …
    • Le cartilage se rallongerait en se distendant avec l’age. Cette étude (Niemitz) ne la discute pas vraiment. Elle reste envisageable.
  • 2 Un malentendu
    • De nombreux ouvrages indiquent que le cartilage pousse durant toute la vie. En fait il n’y a pas croissance mais renouvellement du tissus.
  • 3 Biais d’observation
    • Les oreilles longues frappent l’observateur qui semble en voir beaucoup plus qu’il n’y en a. Cette étude montre bien qu’il y a réellement des oreilles plus longues chez les personnes âgées.

Des circonstances de vie différentes pour les séniors ? Cf longitudinal-transversal

Deux types d’études donnent des résultats différents.

  • étude longitudinale : tout au long de la vie d’une population de personnes précises : une cohorte ( étudie depuis leur naissance les mêmes personnes et l’étude de gens de 80 ans doit avoir suivi depuis 1934 ces mêmes personnes et les avoir observés en 1944 à 10 ans en 1954 à 20 ans etc.)
  • étude transversale des gens de différents âges (on étudie en 2014 les gens qui ont 10 ans, 20 ans , 30 ans etc. mais ceux de 80ans sont nés en 1934 et ont vécu des époques différentes de ceux de 50 ans nés en 1964 p. ex.)
  • 4 Les gens plus âgés auraient moins recouru à la chirurgie pour réduire les oreilles longues (considérées comme inesthétiques) que les jeunes.
    • Difficile à écarter.  Niemitz ne la discute pas vraiment. Elle reste envisageable.
  • 5 Ceux qui ont été enfants au siècle passé ont subi des châtiments corporels : ils se sont plus fait tirer les oreilles.
    • Possible, pas très facile à écarter. J’aimerais croire que cela était rare et n’explique pas bien la croissance sur toute la vie. Est-ce que les gens de 60 ans se sont fait tirer les oreilles ?  Niemitz ne la discute pas vraiment. Elle reste envisageable. Je considère cette hypothèse comme faible, mais cela n’engage que moi.
  • 6 Les oreilles seraient un bon prédicteur de survie
    • elles seraient l’expression d’autres gènes (encore à trouver) qui auraient aussi favorisé la longévité. Intéressant et possible. Cf. la corrélation entre longueur de l’index par rapport à l’annulaire (2D:4D ratio), testostérone prénatale et décision Feliciano, P. (2011) (Les membres Expériment@l peuvent obtenir cet article).  Niemitz ne la discute pas vraiment. Elle reste envisageable.
  • 7 Des facteurs environnementaux du passé auraient rallongé les oreilles ou sélectionné ceux aux longues oreilles. Possible, passionnant, mais très difficile à estimer.  Niemitz ne la discute pas vraiment. Elle reste envisageable.

L’article de Niemitz, C., (2007) élimine le biais d’échantillonnage (3) : l’allongement n’est pas seulement une impression, et le malentendu (2). Il ne discute pas vraiment les autres explications possibles, si j’ai bien lu.
Par contre Niemitz, C., (2007) propose que cette croissance puisse avoir un avantage sélectif : le pavillon de l’oreille grandit pour compenser l’audition en baisse.

« our finding sugges that continuing growth of the human auricle after the cessation of skeletal growth may also have a selective advantage. Since a continuous loss of hearing capacities has begun before the individual has become adult, the growth of the external ear may bear a function, to compensate for this loss at least in part » Niemitz, C., (2007)

Les limites du modèle

Ainsi on n’est plus très sûr si c’est vrai ou non que les oreilles grandissent
Notez bien qu’on a en fait avancé car maintenant nous distinguons deux questions : la prédiction d’une croissance, et le constat d’une différence dont l’explication pourrait être dans les circonstances du passé ou dans les mécanismes de croissance.  De nouvelles questions qui ouvrent des pistes de recherche sur les effets de l’environnement ou les gènes de la survie…

Le doute s’installe … la science menacée ?

Cette position évoque le relativisme épistémologique : toute croyance serait équivalente et les croyances des scientifiques ne seraient pas plus valables que d’autres.
Il me semble que justement parce que la science expose met en discussion la manière dont elle valide les savoirs et les limites de ses conclusions elle offre des savoirs qui sont éprouvés et robustes. C’est parce qu’on sait comment a été mesurée la différence de longueur avec l’âge qu’on peut discuter la portée des conclusions de Niemitz.
Leur solidité est plus honnêtement affichée. D’autres formes de connaissances ( dogmatiques par exemple) n’exposent pas sur quoi elles sont fondées.

Ainsi, plutôt que des vérités la science produit des modèles comme celui lie la longueur de l’oreille à l’âge. On oublie parfois dans la vulgarisation ou à l’école de préciser les limites dans lesquels ces modèles dont vrais (pour 55.9+0.22×age, c’est entre 30 et 90 ans; on le voit nettement sur la fig. 2). Sinon à la naissance les bébés auraient des oreilles de 5.6 cm environ et ressembleraient à Dumbo  ! (Kuo Y-H, 2002) (Les membres Expériment@l peuvent obtenir cet article)

Une pensée simpliste ou qui affronte le complexe ?

Dans toute cette discussion on voit s’affronter deux façons de penser : ceux pour lesquels il y a une vérité et la croissance des oreilles doit être vraie OU fausse.
Et une autre façon de comprendre le monde où ce qui est vrai dans un contexte (entre 30 et 90 ans par exemple) ne l’est pas forcément dans un autre (pour un nouveau-né) et pourrait changer avec de nouvelles données (la découverte de facteurs génétiques qui influenceraient la longévité et la taille des oreilles par exemple).
Les spécialistes parlent d’épistémologie naïve (Bromme, 2008) pour une pensée faite de vérités simples, et d’épistémologie sophistiquée pour une pensée qui accepte la complexité du monde.
Il me semble que la pensée ne peut  être qualifiée de scientifique qu’en prenant en compte ce qui construit la conclusion, les méthodes de mesure, les  modèles et les limites que cela implique…  au moins un peu, si elle veut être au moins un peu scientifique !

Ainsi en délimitant le domaine de validité et la pertinence des modèles sur lesquels ils reposent, les savoirs scientifiques offrent une capacité à comprendre et agir dans le monde qui est particulièrement forte et lucide.
Pour autant qu’on ne les résume pas à une conclusion comme « les oreilles grandissent ».

Sources (Les membres Expériment@l peuvent obtenir ces article):

La Faculté des Sciences vous offre l’accès à ces articles a travers l’inscription à Expériment@l

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Une réponse à Les oreilles grandissent toute la vie ?

  1. Bruno Strasser dit :

    Excellent (j’ai tout lu)!
    A propos de :
    « le relativisme épistémologique : toute croyance serait équivalente et les croyances des scientifiques ne seraient pas plus valables que d’autres.  »

    Pas exactement. Dire qu’une proposition est évaluée relativement à un contexte (empirique, théorique, etc.) ne revient pas à dire que toute les propositions sont équivalentes. Ce dernier cas, c’est du nihilisme épistémologique et, franchement, je crois que personne n’a jamais tenu cette position débile (mis à part quelque pseudo-philosophe hexagonaux).

    Autre point:
    « avant d’avoir exploré toutes les autres explications possibles une conclusion n’est pas très solide. »

    On ne connait jamais l’univers des explications possibles, seulement celles possibles au sein d’un… modèle (ou d’un paradigme).

    Un conclusion peut être très solide, mais c’est toujours relatif à un modèle…
    Bruno Strasser

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