Il ne suffit pas d’acheter bio pour rester svelte : l’éducation est plus efficace !

Acheter dans un hard discount rend plus gros ?

L’examen de ce graphique paru dans La Recherche (Romon, M., 2012) suggère immédiatement qu’acheter bio rend moins gros qu’acheter hard discount …


Fig 1 : les personnes étudiées dans les magasins bio avaient un profil métabolique plus sveltes que ceux des hard discount [img] source : Romon, M., (2012), LA RECHERCHE.

Des chercheurs sérieux, des données robustes, une revue sérieuse : c’est scientifiquement prouvé, non ?
C’est effectivement implicite dans les titre qu’on trouve facilement. Par exemple :

  • Le hard discount rend plus gros : EuroClinix toute l’actualité de la santé et les médicaments.
    « Plus on fait ses courses dans des magasins de hard-discount, plus on prend du poids. Voilà ce qu’il ressort d’une étude très sérieuse menée par des chercheurs de l’INSERM, parue ce mois-ci dans la revue PlosOne. »
    « Les supermarchés bio ont, pour leur part, des clients plus minces : leur clientèle peut avoir jusqu’à 6.1 cm de tour de taille en moins que la moyenne ! »
  • Hard discount : gagnez 2,2… cm de tour de taille ! www.allodocteurs.fr
    « Surpoids, le lieu des courses en dit long. Plus on fait ses courses dans le hard discount, plus les ventres s’arrondissent. C’est le constat annoncé par des chercheurs de l’Inserm, dans une étude très sérieuse, parue ce mois-ci dans la revue PlosOne. »

On peut noter que ce sites qui se veulent sérieux et à connotation médicale retiennent une conclusion sans nuances et l’appuient sur l’autorité de l’Inserm et la revue PlosOne, mais ne discutent pas le lien entre les données et la conclusion – présentée comme une certitude. Cependant ils le font parfois tout à la fin de l’article, mais pas dans les titres et chapeaux d’articles qui sont la partie la plus lue, évidemment.

Effectivement ce graphique (fig 1.) indique une corrélation, mais ne suffit pas à démontrer scientifiquement qu’acheter chez Lidl rend gros (dommage j’aimais assez l’idée…).
Une des caractéristiques de la démarche scientifique est d’oser discuter la solidité des liens entre les données et les affirmations (Toulmin cellule argumentative, 2003) Un très bon article dans Science : Osborne, (2010).
On peut dire qu’une connaissance devient scientifique dans la mesure où elle tente de vérifier si cette explication est la seule : c’est à dire d’essayer d’éliminer toutes les autres explications possibles de ces données.

Des données solides…

Le graphique montre bien que les personnes étudiées dans les magasins bio avaient un profil métabolique plus sveltes que ceux des hard discount. Cela n’est guère discutable. Leurs données sont rigoureuses (On peut admettre que PloSone n’aurait pas publié sinon). Ils ont étudié le lien entre les clients de divers supermarchés, l’indice de masse corporelle et le périmètre abdominal des personnes. En effet les risques cardio-vasculaires sont associés au tour de taille et pas seulement à l’indice de masse corporelle.

…impliquent-elles une conclusion solide ?

Ces données solides suggèrent une conclusion : Acheter dans un magasin bio rendrait moins gros qu’acheter dans un hard discount. Mais est-ce la seule explication possible ?

Démarche scientifique

La démarche scientifique conduit à envisager toutes les autres possibilités, à ne pas se satisfaire de la conclusion que le sens commun suggère. C’est cette attitude qui a fait comprendre que le soleil ne tourne pas autour de la terre…

Et si c’était l’inverse : les sveltes préfèrent les magasins bio ?

L’explication alternative la plus évidente est que les personnes plus corpulentes iraient plutôt acheter dans les hard discount et les plus maigres dans les magasins bio … Assez crédible en effet !

Mais cela n’est pas tout : Les chercheurs ont pris en compte de nombreux paramètres qui pourraient influencer ces indices comme le niveau socio-économique (on sait que les milieux mois favorisés sont plus souvent obèses) ou les habitudes de consommation (on sait que les hard discount sont plus souvent dans les quartiers défavorisés) ou la distance entre le domicile et le lieu de consommation ou encore la qualité des fruits et légumes proposés dans ces divers magasins etc. (Chaix, B.,et al. (2012) ici ).  (Les membres Expériment@l peuvent obtenir cet article, mais les autres aussi : PlosOne est libre)
On voit donc qu’ils ont tenté de prendre en compte tous les paramètres qui pourraient influencer la consommation et les indices.

D’ailleurs l’article de Le Recherche cité figure 1 le dit bien :

Peut-on déduire de cette étude qu’il existe un lien causal entre la fréquentation des hard discount et le surpoids ?
M.R. Non, c’est plus complexe que cela.Tout d’abord, le lien varie avec le niveau d’éducation, qui est un facteur important dans le choix des produits et la prise de poids qui peut être associée. Comme l’ont montré plusieurs études, la qualité nutritionnelle des produits vendus en hard discount n’est pas en cause: elle est comparable à celle des produits vendus dans les autres magasins. Par ailleurs, les enseignes de hard discount sont généralement implantées dans les quartiers pauvres où vivent la plupart des personnes faiblement éduquées. Ces dernières s’y rendent donc plus facilement. Et pour répondre à leurs préférences réelles ou supposées, ces magasins ont tendance à mettre davantage en avant les produits dit de junkfood qui sont très gras (chips, sodas, sucreries, etc.).

QUESTIONS À L’EXPERT Monique Romon est professeur de nutrition à l’université de Lille

En fait l’étude ne cherchait pas à déterminer quel lieu de consommation est le plus favorable…

Comme objectif de cette étude, Chaix, B.,et al. indiquent qu’ils ont tenté d’établir les réelles habitudes d’achat des populations étudiées, mesurer l’homogénéité des consommateurs d’un type de supermarché, etc. pour les mettre en lien avec les indices de profil métabolique, notamment afin de cibler le plus précisément des campagnes de santé. Pas pour justifier un type de commerce !

Le niveau d’éducation plus important que le lieu de consommation !

Leurs conclusions sont en fait très nuancées : par exemple ils montrent bien que le profil métabolique des consommateurs est effectivement assez homogène selon le type de magasin. On y voit aussi que la consommation dans un hard discount n’est pas liée aux indices d’obésité chez ceux qui ont fait de longues études…

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Fig 2: la consommation dans un hard discount n’est pas liée aux indices d’obésité chez ceux qui ont fait de longues études… [img] source(Chaix, B.,et al. (2012) ici ).

Vous qui lisez cette publication avez sans doute une très bonne éducation et pour vous acheter bio ne vous fera probablement pas maigrir !

On pourrait tout aussi bien mettre en avant une autre conclusion :

« Encourager les études pour une population en meilleure santé ! « 

Elle est bien mieux étayée par de nombreuses études. Mais prend du temps !

Ce que l’étude révèle

Pour agir plus vite sur l’épidémie d’obésité  – c’était l’objectif de cette recherche – des campagnes de prévention pourraient cibler ces lieux de consommation où les personnes à risque sont plus nombreuses. En effet , « que ce lien soit causal ou non, cette étude montre que les supermarchés constituent un lieu potentiellement pertinent pour développer des interventions (diffusion de messages nutritionnels ou autres actions de santé publique) et permet d’identifier ceux dans lesquels de telles interventions sont plus particulièrement utiles pour s’attaquer à l’épidémie d’obésité et à sa distribution inégalitaire » Site de l’Inserm.

Discuter les conclusions à la lumière des données et de la manière dont elles ont été établies : est-ce un aspect de la démarche scientifique ?

Saurons-nous aider nos élèves à développer leur esprit critique – à regarder comment est fondée la conclusion qui leur est présentée – pour comprendre le monde médiatique qui les entoure  ?
Est-ce cela apprendre à utiliser la démarche scientifique ?

Sources

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